La Fin de la mégamachine

La Fin de la mégamachine
Sur les traces d’une civilisation en voie d’effondrement
Fabian Scheidler
Seuil, 2020
En bref
La thèse centrale. Les crises écologiques et sociales actuelles ne viennent pas seulement du néolibéralisme. Elles sont l’aboutissement d’un système vieux d’environ cinq siècles, que l’auteur appelle la « mégamachine » (d’après Lewis Mumford). Ce système repose sur trois piliers indissociables : une économie orientée vers l’accumulation sans fin du capital, des États militarisés qui la soutiennent, et une idéologie qui présente son expansion comme une mission civilisatrice. Pour Scheidler, l’opposition entre État et « libre marché » est une fiction : les deux se sont construits ensemble et restent imbriqués.
Les « quatre tyrannies ». Pendant la plus grande partie de son histoire, l’humanité a vécu dans des sociétés relativement égalitaires. La domination naît vers l’âge du bronze en Mésopotamie, avec trois formes de pouvoir : la contrainte physique, le pouvoir économique (dette, argent, propriété) et le pouvoir idéologique. S’y ajoute une quatrième tyrannie, la pensée linéaire, qui croit pouvoir calculer et contrôler le vivant comme de la matière inerte. L’auteur montre aussi que l’universalisme missionnaire occidental puise ses racines dans la pensée apocalyptique.
La formation de la mégamachine (depuis 1348). La modernité n’est pas une sortie des ténèbres mais une période d’explosion de violence : écrasement des mouvements égalitaires, génocides coloniaux, chasse aux sorcières. Viennent ensuite la vision mécaniste du monde et les institutions disciplinaires (armée, école, travail salarié), puis le charbon, qui démultiplie la puissance du système. Scheidler préfère d’ailleurs parler de « Capitalocène » plutôt que d’Anthropocène. La démocratie représentative n’aurait été concédée que de manière filtrée, sous la pression des résistances, et non par la dynamique propre du marché.
Les limites du système. Au XXIe siècle, la mégamachine bute sur deux limites : une crise économique structurelle masquée par l’endettement, et surtout les limites de la biosphère. Une transformation est donc inévitable. La vraie question est de savoir si elle ira vers plus d’autoritarisme ou vers plus de justice et d’autonomie.
Les pistes de sortie. Pas de plan directeur, mais une combinaison de résistances aux projets destructeurs et d’alternatives concrètes, reliées par un récit commun : sortir des subventions aux énergies fossiles et à l’agro-industrie, réduire le secteur extractif et le temps de travail, soustraire le logement et les biens essentiels à la logique de profit, développer l’auto-organisation locale et la démocratie directe, démilitariser, et passer de la domination de la nature à la coopération avec le vivant.
La postface relit la crise du Covid : si les États ont pu agir massivement contre le virus, c’est que cela ne menaçait pas l’accumulation du capital, ce que ferait une réponse sérieuse au climat et à l’effondrement de la biodiversité.
Ce qui m’a marqué
L’origine de l’argent. Selon Scheidler, la monnaie n’est pas née du commerce entre voisins, mais du besoin de payer des soldats. Pour que ces pièces aient une utilité, les États ont créé des marchés et levé des impôts en monnaie, forçant les paysans à vendre leurs récoltes. Monnaie, armée et esclavage formaient ainsi un cercle qui s’entretenait lui-même, comme l’illustrent les mines d’argent du Laurion à Athènes.
La violence née de la dette. Les expéditions de Colomb et des conquistadors étaient financées à crédit, du simple soldat jusqu’à la Couronne, endettée auprès des banques européennes. Il fallait donc rentabiliser chaque voyage coûte que coûte, et faute d’or, ce sont des esclaves qui ont rempli les cales. La pression du remboursement a ainsi rendu la violence presque inévitable, même si Scheidler y ajoute la culture guerrière de l’Espagne et l’idéologie missionnaire comme causes complémentaires.
« La boucle de l’argent, de la violence militaire et du marché est ainsi bouclée : les pièces de monnaie ont permis de financer et de créer les armées ; et les armées ont permis de briser les résistances à la logique marchande – telles qu’elles s’exprimaient notamment dans les luttes pour la remise des dettes. »
Fabian Scheidler, La fin de la mégamachine, p. 82
Ce que cela change pour les organisations
Ce livre éclaire le « pourquoi » de mon travail d’accompagnement. La « pensée linéaire » que décrit Scheidler, cette illusion selon laquelle on peut piloter le vivant comme une mécanique, est précisément ce que l’agilité et la robustesse invitent à dépasser. Son plaidoyer pour l’auto-organisation et pour une transition sans plan directeur rejoint ma façon d’accompagner le changement : faire émerger plutôt qu’imposer. En coaching, je retiens son invitation à démasquer les décisions humaines cachées derrière les « contraintes objectives ». Le livre me pose aussi une question inconfortable, puisque j’interviens souvent au cœur même des organisations qu’il critique. J’y vois le sens de ma posture de lisière : travailler là où les deux mondes se touchent.
Se procurer le livre
Si ce livre vous intéresse, je vous invite à l’emprunter en bibliothèque ou à le commander chez votre libraire, par exemple chez À Livre ouvert – Le Rat conteur, à Woluwe.
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